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Alcool, tabac, cannabis : comment devient-on dépendant ?

Conférence abordée avec beaucoup de confiance en l'adolescent ou l'adulte dépendant




Vous trouvez ici la totalité de la conférence du DOcteur Wallenhorst. Elle n'a été présentée que sous l'angle de la dépendance alcoolique dans notre dossier du numéro 150 : ‘L’alcool dans ma famille, l’alcool dans ma vie’ (- Apprendre l’usage de l’alcool  - Les jeunes et l’alcool - grossesse = zéro alcool -  diagnostiquer et se faire aider - livres et adresses pour aller plus loin - Nous sommes face à un choix de vie).
Merci à l’auteur Thomas Wallenhorst, psychiatre,  pour sa contribution.


1) Quelques chiffres

Il s’agit de 3 produits très répandus. Concernant l’alcool, on estime que 5 millions de français ont des problèmes d’alcool. 2 millions sont alcoolo-dépendants, les autres ont une consommation excessive, ce qui comporte pour eux des risques importants pour leur santé et/ou pour leur sécurité. 90% des français consomment de l’alcool, occasionnellement ou plus ou moins régulièrement.
En France, 40000 morts par an sont imputables à l’alcool.
L’alcoolo-dépendance qui est occasionnée par la consommation régulière du produit alcool, est encore très mal connue parmi la population. Par exemple, un buveur à risques peut revenir à une consommation « normale » avec des conseils de modération, tout en s’obligeant à un contrôle de sa consommation, ce qui n’est plus possible pour un alcoolo-dépendant qui a « perdu la liberté vis-à-vis de l’alcool », comme le disait si bien Pierre Fouquet en 1956.

Dans le domaine du tabac, on observe une baisse régulière de la consommation masculine alors que celle des femmes augmente. En 2003, 30% des français fument.
La consommation est surtout le fait des jeunes. Le début de consommation est très précoce, avec un pic atteint vers 16 à 17 ans. Dans une enquête française, les filles sont désormais plus nombreuses que les garçons à fumer entre 12 et 18 ans, (32,9% contre 23,6%). Le tabagisme régulier (au moins une cigarette par jour) concerne 4% des 12 à 14 ans, 33% des 15 à 19 ans et 40% des 20 à 25 ans. En 2003, 40 % des 17 à 18 ans ont une consommation quotidienne de tabac, à égalité pour les filles et les garçons. Le nombre de cigarettes fumées augmente également au cours de l’adolescence, passant en moyenne de 4 cigarettes par jour pour les 12 à 14 ans à 8 pour les 15 à 19 ans et à 12 pour les 20 à 24 ans. Commencer à fumer à l’adolescence est hautement prédictif que l’on fumera encore à l’âge adulte. 
En une année, la France fume 100 milliards de cigarettes, les français dépensent 100 milliards d’euros pour leur tabac, l’état français perçoit 10 milliards d’euros de taxes. 
En France, 60000 morts par an sont imputables au tabac. Un ml de fumée contient 10 milliards de petites particules nocives.

La consommation de cannabis s’est nettement étendue au cours des dernières années, notamment chez des jeunes.  Parmi les 400 produits différents contenus dans la fumée de cannabis, le seul qui a une action sur le psychisme est le tetrahydrocannabinol, THC, qui a été individualisé en 1964.
19% de la population française ont expérimenté le cannabis (avoir utilisé le cannabis au moins une fois dans sa vie), c’est un indicateur de diffusion d’un produit dans un pays, il permet la comparaison entre différents pays.
Chez les 17 à 19 ans, 48,9% des filles et 58,3% des garçons déclarent avoir déjà consommé du cannabis au cours de leur vie.
Parmi ces garçons, plus d’un sur trois a une consommation régulière et  intense.
La consommation est plus forte chez les jeunes, elle décroît avec l’âge et devient marginale après 50 ans.
La consommation est fortement liée à celle du tabac et de l’alcool. Au niveau de l’initiation aux différents produits, l’initiation commence par l’alcool, suivi du tabac, suivi du cannabis. Les chiffres moyens sont : de 13 ans pour l’alcool, de 14 ans pour le tabac, de 15 ans pour le cannabis. 

On constate cependant que la consommation commence de plus en plus jeune, ce qui renvoie à 3 phénomènes : une sélection de personnes qui deviendront dépendantes du cannabis ; une augmentation des problèmes psychiatriques ; une poly consommation c'est-à-dire, l’association de plusieurs produits et notamment la consommation d’alcool massive, le « bing drinking » où l’alcool est consommé en très grande quantité, jusqu’au coma éthylique, avec souvent vomissement ; un autre phénomène sociétaire est que ce comportement est pratiqué publiquement, dans les rues.

Le cannabis est 7 fois plus toxique que le tabac, un joint correspond à 7 cigarettes concernant les particules toxiques. Il occasionne une augmentation des risques d’infection pulmonaires et des  cancers ORL et respiratoires avant 45 ans. Il semble induire une diminution de l’immunité avec augmentation des infections. Il y a une augmentation de la morbidité et mortalité cardio-vasculaire avec l’artériopathie des membres inférieurs. Chez les femmes enceintes, les enfants ont une hypotrophie fœtale, les fétus ne grossissent pas, comme chez des fumeuses de tabac. Après la naissance, on constate d’un côté, une diminution des pleurs spontanés des bébés, avec de l’autre côté une plus grande émotivité chez eux. Il occasionne une diminution de la fécondité chez les garçons.
Concernant les chiffres de la mortalité, celles-ci seront connus dans un certain nombre d’années, car l’étude régulière du cannabis est pratiquée depuis seulement quelques années, et il faut des dizaines d’années pour avoir les chiffres pour la mortalité.


2) Qu’est-ce que la dépendance à un produit psycho actif ?

La consommation d’un produit est appréciée en fonction des comportements qu’elle entraîne. Elle est appelée « usage » du produit, ce qui n’est pas en soi pathologique, s’il n’y a pas de complications somatiques ou autres. On distingue :

la consommation socialement réglée
Elle suit une certaine norme établie par les coutumes d’une société, d’un pays ou d’une microsociété. Il s’agit du verre de boisson alcoolisée au moment de l’accueil de quelqu’un, à l’apéritif, au moment du repas, lors d’une fête, etc. La cigarette peut être associée à un moment de détente qui sera partagé avec d’autres qui fument aussi ; de plus en plus de personnes ne se permettent plus de fumer devant des non fumeurs, mais ils sortent dehors, car la nocivité de la fumée est connue de tous maintenant. Le cannabis est associé à un moment de plaisir partagé avec un cercle d’amis, un joint qui tourne, d’ailleurs il est caractéristique de cette façon de fumer, de partager le joint avec d’autres. Bien qu’il s’agisse d’une drogue illicite, elle a aussi ses règles de consommation. 

la consommation à risques
Dans certaines circonstances, même cette consommation socialement réglée peut comporter des risques. Ceci concerne déjà les femmes enceintes chez lesquelles tous les produits (alcool, tabac, cannabis …) ont un effet néfaste sur l’embryon et le fœtus.
Les risques peuvent être aigus dans certaines circonstances : lorsqu’une bonne maîtrise psychomotrice est requise, dans la conduite de voitures, d’engins ou dans certaines tâches professionnelles. Les risques sont aussi liés à la personnalité de l’individu, lorsque l’alcoolisation entraîne des problèmes de comportement avec notamment de l’agressivité ou une prise de risque ou, concernant le cannabis, lorsque existe une vulnérabilité particulière, ce qui est le cas des adolescents et parmi eux, des personnalités fragiles.
Le risque peut aussi être statistique sur le long terme, quand une prise régulière du toxique est susceptible de provoquer des dommages sur d’autres organes, en augmentant la morbidité et la mortalité. Ces risques sont en général proportionnels à la quantité consommée, ce qui explique, qu’ils apparaissent plus clairement chez les sujets dépendants. Autrement dit, plus les quantités consommées augmentent, et plus les temps de consommations se rapprochent, plus les personnes entrent dans la dépendance.
La consommation peut être chronique, quotidienne, avec des variations. Elle peut être focalisée sur le week-end (le patient réussit à ne pas consommer durant sa semaine de travail, mais il s’alcoolise excessivement le vendredi, samedi et parfois le dimanche). Certains se situent dans la consommation nocive (abus) ; d’autres en revanche ont franchi la frontière de la dépendance.  Dans le cas de la consommation de cannabis, si le produit consommé est fortement dosé en THC et s’il y a une consommation forte certains jours,  souvent les personnes ne réussissent pas à stopper la consommation dans la semaine mais consomment tous les jours pour éviter les symptômes du manque.
L’exemple suivant montre, comment une consommation socialement réglée devient une consommation à risque puis évolue vers une dépendance : « Mon alcoolisation a commencé vers 14 ans, dans le cadre familial, au cours de repas festifs. J’avais déjà rencontré ce produit étant enfant, mon père était alcoolique. Durant l’adolescence, en buvant j’avais aucun plaisir, je buvais pour faire « comme les grands ». Plus tard, vers 18 ans, je buvais pour me relaxer, il me fallait 2 à 3 verres par soir pour étudier, cela me procurait la sensation d’être détendue et de pouvoir mieux me concentrer sur mes études. Par la suite – et j’ai compris plus tard qu’il s’agissait de signes de dépendance physique – j’ai eu des problèmes de concentration et des problèmes de mémoire, je transpirais beaucoup, je devenais agressive et égoïste car je ne pensais qu’à boire. J’ai eu beaucoup de problèmes dentaires. Sur le plan social, je m’isolais, je ne téléphonais plus, je n’allais pas à mes rendez-vous, je perdais mes relations amicales. Maintenant, à l’âge de 28 ans, j’ai l’impression d’avoir perdu 10 ans de ma vie à cause de l’alcool, c'est-à-dire, j’ai perdu des amis, mon travail, une vie de famille, ma santé. » 

Quand la consommation progresse, on parle d’usage nocif et de dépendance :

                            - l’usage nocif   ou  abus
C’est une consommation répétée qui induit des problèmes somatiques, psychoaffectifs et sociaux, soit pour la personne elle-même, soit pour son environnement proche ou pour la société. Il s’agit de personnes qui consomment régulièrement de l’alcool tout en devenant négligeant quant à leurs obligations, ne communiquent plus à la maison, ne font plus les réparations nécessaires dans l’appartement, oublient certaines choses, arrivent parfois en retard au travail… Concernant le cannabis, l’entourage remarque que les personnes  deviennent irritables si on leur fait une remarque, les résultats scolaires sont en baisse, il y a un non investissement scolaire sous la justification de « ne pas vouloir entrer dans le système ». La frontière n’est pas très tranchée avec l’étape suivante, la dépendance.  Dans le domaine du tabac cependant  n’existe pas d’abus, car la dépendance s’installe avec une grande rapidité, si le tabac est inhalé. 

La dépendance
Elle marque une rupture avec le fonctionnement habituel de la personne.  On peut distinguer :

La dépendance psychique où  le patient cherche à maintenir ou à retrouver les sensations de plaisir, de bien-être, la satisfaction, la stimulation que la substance lui apporte. Ensuite il veut éviter le malaise psychique ressenti en l’absence du produit. Il ressent un  craving, ce qui induit une recherche compulsive de la substance, contre la raison et la volonté, expression d’un besoin majeur et incontrôlable.
Dans la dépendance physique, le patient consomme  le produit pour éviter le syndrome de manque lié à la privation du produit. Elle se caractérise par des signes de sevrage, chaque produit a son propre syndrome de sevrage, et par l’apparition d’une tolérance, où la consommation quotidienne est nettement augmentée. Cette dépendance physique n’est pas obligatoire pour porter le diagnostic de dépendance. Les symptômes de sevrage disparaissent si le patient reprend son produit.

Le craving, terme anglais initialement, inclut la sensation de vouloir consommer le produit,  lorsque soit la dépendance psychique, soit la dépendance physique, soit les deux sont présentes. La dépendance psychique peut se développer longtemps avant la dépendance physique, et le craving  peut être éprouvé par quelqu’un qui est toujours capable d’un certain contrôle. Savoir contrôler veut dire, savoir limiter la consommation à une dose que le patient détermine par son raisonnement. Quelqu’un de capable de limiter la consommation serait donc encore du côté de la consommation nocive….beaucoup de personnes cependant affichent leur « capacité de contrôle » car elles ne peuvent pas encore se reconnaître dépendantes. Les patients ressentent souvent ce besoin de consommation dans certaines circonstances qui agissent comme stimulateurs. Il peut s’agir de facteurs externes, par exemple, lorsque quelqu’un vous offre un verre, ou de facteurs internes, comme une frustration affective ou un besoin de récompense.  
On ne distingue plus aujourd’hui de manière nette ces deux types de dépendance, car le fonctionnement psychique repose sur le fonctionnement neurobiologique cérébral. Dans les deux types de dépendance, il y a certaines perturbations des neurotransmetteurs, provoquées par la consommation du produit. Ces perturbations induisent et entretiennent le malaise psychique ressenti par les sujets dépendants durant le sevrage. Elles permettent de comprendre pourquoi l’arrêt de la consommation n’est pas simple affaire de volonté.

Une récente appréciation des types de consommation est utile. On distingue : la consommation occasionnelle ou festive. Les personnes ne sont pas dépendantes ; on peut les appeler des consommateurs.
D’autres personnes consomment le produit  dans un but d’apaisement de souffrance, de recherche de récompense ou d’évitement de contraintes, on appelle ce type auto-thérapeutique (ou anxiolytique). Les patients peuvent rester consommateurs à risques, mais certains  deviennent dépendants.
D’autres personnes peuvent rester abstinentes pendant une période variée, mais en cas d’alcoolisation, elles recherchent les sensations fortes de l’ivresse où il y a une nette perte de contrôle. Ce type est appelé toxicomaniaque (ou sédative).  Il s’agit de consommations impulsives, c’est un facteur de gravité.

3) Comment devient-on dépendant ?

On distingue aujourd’hui les différents produits par leur pouvoir addictogène d’un côté et leur action sur le psychisme de l’autre. Il n’est pas nécessaire que l’action sur le psychisme soit forte pour induire une dépendance, en revanche, plus un produit est addictogène, plus vite s’installe la dépendance.

3.1) Différences entre les 3 produits

La consommation occasionnelle est exceptionnelle chez des fumeurs de cigarettes. Le tabac est le produit le plus addictogène : une dépendance physique s’installe très rapidement, quand on fume ne serait-ce 2 cigarettes par jour pendant quelques mois, on développe déjà une dépendance physique. Fumer une cigarette par jour pendant un an signifie une dépendance physique. C’est l’inhalation de la fumée qui induit la dépendance : en 7 secondes la nicotine arrive au cerveau où elle induit une injection de dopamine dans le circuit de la récompense, ce qui programme le cerveau d’en vouloir plus. En revanche, le tabac a une action faible sur le psychisme.

La consommation occasionnelle est habituelle chez un grand nombre de fumeurs de cannabis. Le cannabis est moyennement addictogène. Ceci invalide de manière nette ce qui peut encore être écrit sur ce produit dont certains ne voulaient pas reconnaître qu’il rend dépendant. Il a une action forte sur le psychisme, il est classé parmi les perturbateurs. 10% des fumeurs en revanche sont concernés par ce qui est appelé maintenant l’usage problématique de cannabis qui englobe l’usage à risque, l’usage nocif et la dépendance. La dépendance s’installe de manière insidieuse, avec un besoin de fumer régulièrement. Quand on a besoin de fumer un joint tous les 3 jours, on est déjà dépendant.
Il s’agit d’un usage susceptible d’induire des dommages sanitaires et sociaux importants pour soi ou pour autrui. Pour savoir si on pratique un usage problématique, on doit se demander : si on a besoin de fumer avant midi, ne serait-ce de temps à autre ? Est-ce qu’on fume seul ? Y a-t-il des problèmes de mémoire ? Est-ce que des amis ou des membres de votre famille ont constaté un changement négatif chez vous ? Avez-vous déjà cherché à réduire votre consommation sans y parvenir ?  Est-ce qu’il y a  eu des problèmes de comportement (dispute, bagarre, accident, mauvais résultat à l’école ou au travail ?)

L’alcool est aussi un produit moyennement addictogène. Il a une action forte sur le psychisme, stimulant à faible dose et sédatif à forte dose, il est classé maintenant parmi les perturbateurs. La dépendance psychologique s’installe bien avant la dépendance physique. Quelques indications peuvent guider. Quand quelqu’un dit qu’il consomme trop d’alcool quand il est invité avec d’autres ou qu’il n’arrive pas à dire « non » lorsque de l’alcool est proposé ou qu’il n’arrive pas à dire « stop » quand on lui verse dans son verre, il est en train de franchir des pas vers la dépendance.



Concernant une consommation quotidienne, conviviale ou à table, il est important de constater s’il y  a une augmentation progressive des doses. Si une personne constate qu’elle a commencé à consommer un verre par jour, ensuite 2, puis 3 et si elle veut encore un 4ème, elle est en train de franchir des pas vers la dépendance. Les personnes qui finissent les bouteilles après une fête ou qui trouvent toujours des prétextes pour ouvrir une bouteille, sont alcoolo-dépendantes.
Chez les jeunes, une consommation quotidienne est rare. Il s’agit plutôt de consommations occasionnelles et festives qui sont cependant préoccupantes si les personnes consomment jusqu’à l’ivresse (une cuite) et s’il y a association avec d’autres produits. Aller d’ivresse en ivresse programme une alcoolo-dépendance plus tard : avoir 6 ivresses par an quand on est jeune est hautement probable d’une alcoolo-dépendance plus tard.
L’Organisation Mondiale de la Santé  (OMS) donne des recommandations. Le risque de dépendance est évalué à partir de 21 verres par semaine pour un homme et à partir de 14 verres par semaine pour une femme. On peut être alcoolo-dépendant quand on ne boit pas tous les jours et quand on n’est jamais ivre. L’OMS conseille aussi de ne pas dépasser 4 verres en une seule fois (une soirée de fête, cela veut dire un apéritif, un verre de vin blanc, un verre de vin rouge, un verre de champagne puis stop), et il s’agit ici de verres standard comme servies dans un débit de boisson qui contiennent la même quantité d’alcool pur, c'est-à-dire ne dépassant pas 10 g d’alcool pur. 

De manière générale, il est important d’observer le vécu intérieur dans les situations de consommation possible. La consommation est associée à des comportements répétés. Une personne disait : « je n’aime pas téléphoner, cela me fait peur. Alors j’allume une cigarette, et là, je peux parler au téléphone. » Dans ce cas, le fait d’avoir une cigarette à la main, est un geste psychologique qui conjure l’angoisse ; le plaisir physique éprouvé en fumant évite la sensation d’inconfort par une compensation physique. La personne est autant dépendante sur le plan psychologique que physique, le fait de pratiquer le rituel d’allumer la cigarette la rassure déjà un peu.
Une autre personne disait : « j’ai repris ma consommation de cannabis, je me limite à un joint tous les soirs. » Le cannabis est associé chez elle à une détente et au fait de rêvasser, puis de s’endormir tranquillement. Dans ce cas, c’est une difficulté de faire face à des sensations d’ennui, d’inconfort et d’insatisfaction, puis la peur de ne pas dormir. C’est un piège chez un certain nombre d’adolescents qui peuvent avoir une difficulté de s’endormir et qui recourent à un joint le soir dans un but de s’endormir. Or, le cannabis entraîne dans ce cas, des difficultés à se concentrer le lendemain, des problèmes de mémoire, parfois une difficulté à se lever le matin…

Concernant l’alcool, on peut remarquer le même phénomène de la consommation en soirée pour pouvoir s’endormir. Or, l’alcool entraîne un sommeil fractionné, des ronflements, de la transpiration, parfois des cauchemars, en somme, il modifie l’architecture du sommeil avec un mauvais réveil le matin. Ceci est une question de la dose ingérée. « Tenir l’alcool », c'est-à-dire, ne pas montrer de signes extérieurs en cas de consommation, indique déjà que la personne a franchi des pas vers une dépendance.

3.2) 3 types de comportements spécifiques

3 types de comportements sont susceptibles d’ouvrir des portes vers un comportement de consommation régulière qui peut évoluer vers une dépendance. Il s’agit de :

- la recherche de récompense. C’est toute pensée qui associe un effort fait à une récompense qui serait méritée. Il existe de nombreux comportements de ce type, par exemple quand on rentre du travail en se servant un apéritif alcoolisé ; si le casse-croûte s’accompagne d’une chopine ; consommer de l’alcool systématiquement à table a aussi cette fonction ; la cigarette des pauses a cette fonction : par ailleurs, il a été évalué que les fumeurs travaillent en moyenne 5 jours en moins par an que les non fumeurs… Dans le cas du cannabis, le fait de faire tourner un joint peut signifier une récompense par un plaisir partagé.

- L’évitement de contraintes. C’est la consommation en réaction à l’annonce d’une mauvaise nouvelle, comme une facture à payer à laquelle on ne s’attendait pas ;  suite à une dispute avec le conjoint ou un autre membre de la famille ; en réaction à une déception ; dans une situation de conflit au travail ou dans toute difficulté pour faire un effort. Ce peut être « l’excuse » de chercher de l’alcool : « j’ai bu parce que un tel m’a fait ceci… ». Dans ce cas, nous répondons : « ce n’est pas l’autre personne qui vous a mis le verre dans la main, vous avez décidé de consommer. » Un patient donne son exemple : « J’ai eu une forte crise d’angoisse, avec un important désir d’alcool. J’ai pris ma voiture, j’ai conduit vers l’épicerie du village pour acheter une bouteille de whisky. En arrivant, l’épicerie était fermée. En voyant, qu’elle était fermée, je me suis arrêté. J’ai été soulagé d’avoir été empêché ainsi de reboire, et je me suis senti très heureux. J’ai compris aussi que je suis encore très fragile ». L’évitement de contraintes comporte plusieurs temps : un temps où est éprouvé le flash avec le désir de consommation, ceci nécessite un temps de travail intérieur : soit la personne déclenche le comportement de recherche d’alcool, soit elle gère son inconfort en différant son besoin. Il est caractéristique que lorsqu’elle diffère la consommation, l’envie de consommer passe. Après le sevrage, chacun aura à faire face à des situations de ce type où, soit un événement extérieur, soit un mouvement intérieur comme une angoisse éveille un flash avec désir de consommation.

- La recherche de nouveauté. Il s’agit ici, d’une quête d’éprouver des sensations nouvelles et surprenantes. C’est aussi l’envie de tester ses limites et de pousser les limites plus loin. On trouve ce type de comportements dans certaines façons de consommation de produit psycho actives. Dans la consommation d’un produit interdit par la loi, il y a un double effet, celui du produit en lui-même puis celui par la transgression de l’interdit. Ceci concerne tous les produits interdits. Dans le domaine de l’alcool, la recherche de nouveauté est représentée dans la consommation massive, le bing-drinking, où les personnes cherchent à faire un voyage avec l’alcool ; un autre exemple est l’association entre plusieurs produits, comme l’alcool avec du cannabis ou l’alcool avec des médicaments psychotropes. Le but recherché est d’avoir le cerveau engourdi, d’être « stone ». Le tabac n’est pas concerné par la recherche de nouveauté car son effet sur le psychisme est faible, alors que utilisent les effets perturbateurs de l’alcool et du cannabis.

3.3) Des facteurs généraux dans la dépendance

La dépendance est entraînée par une répétition de la consommation, tous produits confondus. Il y a ici des facteurs psychiques et physiques : la personne se souvient des effets ressentis autrefois, ceci donne une sorte de nostalgie avec une envie de ressentir de nouveau ces sensations. Sur le plan physique, la répétition est entretenue par un besoin physique et des signes de sevrage qui apparaissent en cas de non consommation.

L’envie de vouloir augmenter les effets ressentis est un autre facteur de la dépendance. Elle entraîne soit une augmentation des doses consommées en une fois, avec un rapprochement de la fréquence des consommations, soit l’association de plusieurs produits, avec la possibilité de franchir le pas vers la consommation d’autres drogues, ecstasy, héroïne, cocaïne, champignons, LSD …

Il est fréquent de passer d’une dépendance à une autre. Le développement d’une alcoolo-dépendance peut être une voie de sortie d’une toxicomanie. Le mode de consommation d’un produit a changé, la poly consommation est de règle depuis un moment, alors qu’il y a 30 ans, on disait : « soit tu fume (du shit), soit tu bois (de l’alcool), mais pas les deux à la fois ».

L’association à des comportements d’addiction est possible aussi, comme le jeu pathologique, les conduites à risques, le piercing (qui devient de plus en plus dangereux, certains percent des organes internes), l’addiction à Internet, les tentatives de suicide à répétition, une sexualité débordante, les accidents de la circulation, les troubles alimentaires (boulimie, anorexie, bing eating syndroma…)


4) Pourquoi est-il si difficile de reconnaître qu’on a un problème avec une substance ?

Au départ il y a eu un plaisir… Même si ce plaisir disparaît avec la consommation chronique, c’est le cas de l’alcool, la nostalgie des effets positifs peut demeurer, et même si la personne n’a pas de souvenirs conscients, son cerveau s’en souvient, ce qui produit une envie irrésistible de consommation. Quand on interroge un consommateur quotidien de cannabis, lui demandant ce que le cannabis lui fait, une première réponse est souvent : « cela ne me fait plus rien ». Quand on insiste, il peut exprimer les effets délétères, disant : « je ne sors plus, je ne pense qu’à fumer, j’ai le cerveau engourdi, je suis comme un zombie, je ne pense plus et j’aime ça ». Si on lui demande, comment cela se fait qu’il ne sorte plus et pourquoi il ne cherche pas à modifier quelque chose pour devenir plus dynamique, il peut répondre : « quand je fume, je rigole tout le temps, c’est au moins ça ».  Il est caractéristique de la problématique de vivre une ambivalence, de savoir quelque part dans sa tête que ce n’est pas bien ce que l’on fait mais de le vouloir quand même.

L’envie de gérer la consommation continue jusqu’à la décision de l’arrêter.  Pendant longtemps, le consommateur se dit qu’il n’est pas dépendant… qu’il peut arrêter quand il veut… qu’il arrêtera l’année prochaine… que ce qu’il fait n’est pas grave…. Que sa consommation lui fait du bien et qu’il ne voit pas de quel droit quelqu’un la lui interdirait… Il se compare à d’autres qu’il juge dépendants…. Ou il fait des essais : « je ne boirai plus de whisky mais que du vin » ou « je me limite à deux verres à table et je ne boirai plus entre les repas », pour constater au bout de quelque temps, qu’il lui en faut « sa dose ». Un consommateur quotidien de cannabis peut se dire qu’il se limitera à un joint par week-end avec des copains, mais dans ce cas, il constate souvent que sa consommation augmente progressivement pour redevenir de nouveau quotidienne. Dans le domaine du tabac, on parle maintenant du « fumeur heureux » : c’est le cas du fumeur qui ne se pose pas encore la question de l’arrêt. Une fois quand il a arrêté, s’il reprend le tabac au bout de quelque temps, il ne deviendra plus jamais un « fumeur heureux », car il lui restera la culpabilité de ne pas avoir su maintenir l’arrêt.

Dans la consommation régulière, existe le phénomène du déni face au problème de consommation et face aux conséquences sur le plan de la santé et sur le plan social : on ne veut pas voir le problème. On peut savoir avec sa tête toutes les conséquences à long terme, mais si on ne sent pas de retentissement immédiat, on ne bouge pas. Or pour changer quelque chose dans sa manière de vivre, il est important de se sentir touché dans sa personne, tout en sentant la possibilité de pouvoir faire quelque chose, il faut y croire pour prendre confiance en soi.
On peut ici insister sur 2 démarches : la nécessaire reconnaissance du problème, puis la prise en main de soi-même pour changer sa façon de vivre, et ce changement comporte l’arrêt de la substance. Quant au déni, il recule progressivement, et parfois il fluctue. Un consommateur qui vient de consommer peut nier qu’il l’a fait, cela irrite toujours l’entourage, or, il pourra l’admettre (pas toujours) quand il rencontre un soignant dans un centre d’addictologie. Progressivement, le consommateur réalise qu’il y a un problème, puis qu’il a un problème, mais il pense pouvoir le gérer. Certaines fois, les consommateurs parlent de leur consommation mais la détermination de l’arrêter est absente. Ils peuvent se sentir « trop faibles » pour vivre sans le produit. Quant à la détermination, il est nécessaire que la personne se sente touchée en elle. Elle peut avoir la motivation de se soigner parce qu’elle a eu un enfant et elle veut que cet enfant ait un père ou une mère en bon état. Il est important, de ne pas en rester là, mais de cheminer vers la détermination de se soigner parce que l’on veut aller bien, tout en se donnant les moyens. Cette détermination peut être déclenchée suite à un accident grave de la santé : quand la personne se trouve face à la mort, ceci peut réveiller son désir de vivre, alors qu’avant, elle vivait dans l’inconscience.     
 
5)  Evaluer son problème

Les 3 produits ont des différences entre eux en raison de leur action sur le psychisme. La consommation de tabac ne modifie pas le fonctionnement psychique car son action sur le psychisme est faible. Le tabac occasionne des troubles physiques, comme une toux persistante, une difficulté respiratoire, le fait d’être essoufflé quand on fait un effort physique et des problèmes circulatoires.
Alcool et cannabis ont un pouvoir important sur le psychisme et induisent un certain nombre de troubles. Ce sont souvent les autres qui les remarquent en premier. Chacun peut commencer à regarder son problème en face par une auto-évaluation, en passant en revue tous les domaines de sa vie :

a. Les problèmes psychiques : son moral est-il normal ou soumis à des variations avec tantôt excitation, tantôt découragement ? Est-ce qu’il fait son travail scolaire, est-ce que ses résultats baissent ? Est-ce qu’il se sent encore motivé ou plutôt démotivé ?  Devient-il  facilement irritable, se met-il en colère de façon inattendue ? A-t-il l’impression que d’autres lui tendent des pièges ou se sent-il surveillé par eux, devient-il « parano » ? Est-ce qu’il commence à avoir des crises d’angoisse ou de larmes quand il ne s’y attend pas ? A-t-il peur de certaines démarches, de passer un coup de téléphone, de rencontrer une personne dont il redoute le jugement ? A-t-il besoin de fumer du cannabis ou de boire de l’alcool dans ces moments ?

b. Les problèmes physiques et neurologiques : Est-il tout le temps fatigué ? Quand il rentre à la maison après son travail, fait-il du bricolage nécessaire, peut-il encore faire des efforts physiques ? Est-ce qu’il dort mal avec des réveils précoces et des cauchemars ? Est-ce qu’il vomit le matin, est-ce qu’il n’a plus d’appétit, a-t-il des tremblements ? Est-ce qu’il a des problèmes de concentration et de mémoire ? Peut-il encore suivre une conversation ? Lui arrive-t-il des maladresses quand il bricole, est-ce qu’il constate des picotements aux pieds et aux jambes, est-ce qu’il constate une transpiration excessive ?  Dans le cas du cannabis, est-ce qu’il a plusieurs infections respiratoires dans l’année ?
 
c. Des problèmes familiaux : est-il souvent en conflit avec sa famille ? Se sent-il à l’aise dans sa famille ou a-t-il le sentiment d’une absence de communication ? A-t-il le sentiment que le climat à la maison a changé ? Se sent-il mis à l’écart ? Dans le cas de l’alcool, est-ce que son entourage lui dit qu’il boit trop et est-ce qu’il en tient compte ?  Dans le cas du cannabis, est-ce que l’entourage est au courant qu’il en fume, est-ce que les membres de sa famille lui en parlent ?

d. Des problèmes sociaux : est-ce que son employeur lui fait des remarques sur  son travail ?  Est-ce qu’il cherche à y remédier ? Est-il à jour au niveau du paiement de son loyer et de ses factures, a-t-il des dettes ? Est-ce qu’un conseiller pédagogique de l’établissement l’a interpellé concernant une baisse de ses résultats scolaires, éventuellement en lien avec sa consommation de cannabis ?

e. A-t-il été hospitalisé en raison d’intoxications éthyliques aiguës (ivresses), avec ou sans agitation et violences ? Au cours de ces hospitalisations, a-t-il présenté des crises d’épilepsie ou de delirium ? A-il été hospitalisé pour une bouffée délirante aiguë sous influence de cannabis ?

f. Des problèmes judiciaires : a-t-il eu des contrôles d’alcoolémie au volant avec retrait de permis ? A-t-il été interpellé pour détention de stupéfiants ? En a-t-il tenu compte ?

g. Est-ce qu’il constate qu’il ne peut plus contrôler la quantité des boissons alcoolisées quand il se met à consommer ? Qu’il devient irritable, parfois violent quand il a bu ? Qu’il est très mal en point le lundi après un week-end  d’alcoolisation ? A-t-il cherché à réduire sa consommation de cannabis sans y parvenir ?

h. Quelles leçons tire-t-il de ses ré-alcoolisations et rechutes ? Dans quel contexte se sont passées les ré-alcoolisations : de manière « voulue », réfléchie ou plutôt irréfléchie, par réflexe ? 

La famille peut aider à la conscientisation des problèmes en parlant au patient des comportements constatés. Ceci nécessite cependant un dialogue sans agressivité, sans humilier le patient et en cherchant à provoquer un échange calme quand le patient est réceptif, quand il n’a pas consommé.

Semur-en-Auxois, le 12 décembre 2006,    Docteur Thomas Wallenhorst







 


publié le 18 juin 2006