Les plus beaux jours de ma vie
Nous étions jeunes et j’avais suivi les conseils d’un médecin du quartier de Lille où nous habitions : « Allez à la clinique C, ma femme a accouché là, vous verrez c’est très bien » ; sans plus réfléchir c’est donc ce que nous avons fait. Je garde un très bon souvenir de la préparation à l’accouchement par les sage-femmes, des séances de relaxation (avec le recul il y a eu peu à voir entre cette préparation en musique et en douceur et l’accouchement lui-même ! Mais la relaxation pendant la grossesse est toujours un bienfait pour la maman et le bébé …) J’avais participé à des réunions de la Leche League pour me préparer à l’allaitement , j’y avais glané de précieux conseils pour la grossesse et l’accouchement , j’avais aussi beaucoup lu, et je savais désormais avec certitude que je voulais vivre à fond l’expérience de la naissance comme la plupart des femmes dans le monde et dans l’histoire, sans trop de technique ni de matériel , je comptais naïvement avoir l’appui du corps médical pour m’accompagner dans une naissance naturelle .
C’était un soir de novembre, il y avait du brouillard sur la route…Sachant qu’il ne fallait jamais se précipiter pour une première naissance, j’avais pris le temps d’un long bain pour calmer l’excitation de cette aventure qui commençait …Je partais confiante et positive . A l’arrivée à la clinique : « pas de péridurale ? Vous êtes sûre ? Bon mais vous savez, faudra pas la réclamer après,ce sera trop tard, ne venez pas vous plaindre » ces paroles de la sage-femme de garde , inconnue pour moi, m’ont un peu angoissée, mais mon mari m’a réconfortée : « mais si, tu sais ce que tu veux, je leur redirai si nécessaire , tiens bon » … J’ai demandé pourquoi on posait une perfusion à mon bras puisque je souhaitais qu’on laisse venir les choses « oh mais c’est le protocole, c’est seulement pour régulariser les contractions… » J’ai compris seulement après que ça accélérait drôlement le travail …Les ocytociques ont doublé la violence des contractions et je n’étais plus en mesure de rien contrôler, j’ai d’ailleurs perdu un moment les pédales au point que je n’étais plus capable d’obéir aux ordres, je ne savais plus que suivre le visage en face de moi pour imiter sa respiration … Et puis au moment où les poussées devenaient incontrôlables, on m’a ordonné soudain de tout retenir, le temps qu’arrive un homme un peu échevelé et endormi que je n’avais jamais vu auparavant , et que je n’ai d’ailleurs plus jamais revu après, le seul souvenir que j’en ai et qui me fait encore rire est qu’il s’y est mal pris pour le cordon et a éclaboussé de sang sa blouse blanche, ce qui lui donnait plutot l’air d’un boucher que d’un obstétricien …D’ailleurs il devait aimer manier les ciseaux car l’épisiotomie généreuse m’a valu de nombreux points de suture et m’a obligée à rester assise sur une bouée pendant 15 jours ! Mais le bonheur immense d’avoir notre fils dans mes bras m’a fait oublier tous les détails négatifs : seul comptait ce petit bonhomme dont je pouvais enfin croiser le regard, et notre bonheur à tous les trois…On nous l’a vite repris pour des soins un peu brutaux : tuyau dans le nez « pour dégager »etc , puis il a été mis dans une boîte en plexiglas, il paraît que c’était pour le réchauffer ; dès qu’elles avaient le dos tourné Bertrand le reprenait et le remettait sur moi ,et nous retrouvions notre cocon d’émerveillement, murmurions des mots d’amour en le regardant téter ...Je me souviens qu’en remontant dans la chambre j’ai réclamé de le garder sur moi et la jeune femme (infirmière ou sage-femme, je ne sais) l’a posé dans le petit lit à côté en disant « ah non il ne faut pas lui donner de mauvaises habitudes » !! …. Evidemment là aussi je me suis bien gardée d’écouter ce conseil franchement stupide…
Malgré ces détails je garde un souvenir émerveillé de cette naissance,ce sentiment extraordinaire de sentir en soi la force irrépressible de la vie , je me rappelle aussi les flots de tendresse et d’émotion qui me submergeaient, j’étais devenue d’une sensibilité immense, je pleurais en regardant ou entendant les informations… J’étais très reconnaissante envers les personnes qui faisaient les soins, quel plaisir de se laisser dorloter, de savourer la sensation bienfaisante de l’eau , et quand on a son bébé dans les bras tout est auréolé de bonheur…
Plus tard divers événements nous ont amené à nous tourner vers les médecines douces et enceinte une seconde fois, j’ai fait part à notre médecin de mon souhait de vivre une naissance plus conforme à la nature, de ma contrariété d’avoir été « attachée » horizontalement quand je sentais le besoin de marcher ou de m’accroupir, de l’intrusion d’étrangers et de machines dans un moment si intime …Il m’a alors proposé de vivre ça chez nous , car il se formait justement pour accompagner la naissance à la maison,et connaissait une sage femme qui acceptait encore de venir à domicile …Nous sommes restés assez discrets sur notre projet pour ne pas inquiéter nos proches et éviter des pressions ou commentaires, nous étions d’ailleurs inscrits à une maternité proche « au cas où » .
Un dimanche matin de printemps nous étions au marché quand les contractions m’ont fait savoir avec certitude que notre enfant viendrait ce jour-là, nous habitions alors dans une courée à Wazemmes et il a suffi de confier notre aîné à nos voisins amis. Quel privilège, j’ai donc eu auprès de moi pendant de longues heures un médecin et une sage-femme, ils échangeaient gaiement leurs expériences pendant que je me balançais entre deux contractions dans mon fauteuil à bascule ou me promenais dans la pièce . Plus rien à voir avec la froideur de la clinique, cette fois ni appareils ni perfusions ni blouses blanches, je me souviens encore des récits d’aventure du médecin, de l’odeur du bouquet de freesias, Bertrand mettait mes musiques préférées . Je souris en pensant aux craintes de certains : « manque de sécurité? » : combien de femmes avaient ainsi eu ce privilège royal de garder auprès d’elles depuis le début du travail jusque 4 heures après la naissance une sage-femme et un médecin ?
Et puis j’étais confortablement installée chez moi, au lieu de devoir dans un moment aussi intime et important quitter mes repères et aller dans un lieu froid et inconnnu, c’est le médecin et la sage femme qui étaient les invités dans notre intimité familiale ; avec le recul je mesure l’importance de se sentir chez soi et en sécurité pour pouvoir accoucher paisiblement. …Leur attitude à la fois discrète et rassurante, leur entière disponibilité m’ont fait vivre une naissance toute en douceur, avec bien sûr un côté sportif, et ce sentiment victorieux comme quand on a grimpé tout seul une montagne, sans avoir été privée de l’effort qui fait savourer la victoire ..J’étais si heureuse que mon projet se réalise que ça me dopait je crois ! Pas d’épisiotomie, pas de tuyau dans le nez du bébé, pas de manipulations intempestives , après avoir savouré le corps à corps nous avons baigné Cécile dans une petite baignoire à côté de moi sur le lit , où elle nous dévisageait avec attention, découvrant entre l’eau et la musique ses parents dans un environnement harmonieux, doux et familier…
Bertrand a sorti le champagne et on s’est rappelé qu’il faudrait aller prévenir les voisins, ils étaient d’ailleurs inquiets de ne voir personne ressortir depuis des heures ..Notre fiston , 17 mois alors, est remonté dans la pièce comme si de rien n’était , est venu jeter un coup d’œil à sa petite sœur et s’est occupé à jouer avec l’interrupteur , la radio et les jouets, retrouvant son cadre habituel ...
Notre troisième s’est manifestée la veille de Noël, mes parents cette fois étaient dans le coup et sont venus chercher les aînés dans la nuit… Là encore je garde un souvenir émerveillé , bien sûr il y a eu un moment où j’aurais souhaité fuir la douleur, où j’ai eu bien besoin de l’accompagnement du médecin par la relaxation, et l’entraînement à s’étaler dans l’espace au lieu de se crisper quand vient la douleur … Libre d’aller et venir je pouvais tester toutes les positions, à genoux , accroupie, sur le côté , sans fil ni perfusion ni monitoring pour entraver mes mouvements …
Elle est née le matin, et le soir- même, je rejoignais notre grande famille avec le bébé chaudement emmitouflé dans mes bras pour la nuit de Noël … Je n’aurais pu concevoir de cadeau plus merveilleux !
Notre quatrième nous a bien surpris : ne voulant pas déranger trop tôt le médecin, quand j’avais senti le moment venu et que nos grands étaient partis, je l’avais prévenu pour m’assurer de sa disponibilité, précisant que je rappellerais quand les contractions seraient plus rapprochées…Et puis soudain tout s’est précipité et sans avoir eu le temps d’avoir mal, en deux poussées irrésistibles notre Lucie est arrivée dans les bras de son papa ! Je lui ai gardé le surnom de « mon petit bouchon de champagne », elle en a d’ailleurs le pétillant . Je l’ai simplement gardée contre ma peau dans mon lit , et nous avons attendu paisiblement l’arrivée du médecin pour couper le cordon. Cette fois là j’ai vraiment vécu une naissance sans violence et sans douleur, et pourtant c’était notre plus gros bébé : plus de quatre kilos !
Notre petite dernière est arrivée une semaine après la date « prévue »(il y aurait bien des choses à dire sur cette date et le besoin de calculer, de contrôler, le bébé aurait donc le droit d’arrriver avant mais pas après !) , notre médecin avait pourtant retardé pour nous son départ en vacances mais le bébé ne venant pas ,et la sage-femme étant désormais à la retraite il a fallu me résoudre à aller en maternité, sans trop de crainte cependant car je m’étais inscrite dans une clinique de Roubaix où l’équipe laissait les femmes vivre la naissance le plus naturellement possible....Je leur reste reconnaissante de leur discrétion, dès que Marion est sortie je l’ai eue dans les bras et le personnel s’est éclipsé ; nous avons pu savourer ce moment sacré à trois sans être dérangés, avant la pesée et un minimum de soins.Ni boîte pour réchauffer ni conseils maladroits , dès le lendemain j’ai pu repartir chez moi comme je le souhaitais .
Ma conclusion reste que nous avons une immense chance aujourd’hui chez nous de pouvoir bénéficier de la technique quand c’est nécessaire, mais que parfois cela prive des femmes d’une expérience merveilleuse, alors que certaines auraient souhaité vivre à leur gré la naissance en écoutant leur désir profond et leurs émotions, sans être à la merci des protocoles, des machines et de la technique .Alors il me semble essentiel dans une période sécuritaire de réclamer que chacune ait le choix , ça vaut la peine. Je suis pour ma part heureuse et fière d’avoir su aller au bout de ce que je souhaitais. En plus d’une sérénité et d’une confiance dans la vie, j’ai pu compter sur le soutien d’un mari paisible et rassurant , et je reste infiniment reconnaissante à la sage-femme et au médecin qui ont pris le risque d’avoir des confrères bien pensants sur le dos, car « les braves gens n’aiment pas que l’on prenne une autre route qu’eux » … Je sais que le moindre problème leur aurait valu un lynchage médiatique. Grâce à eux j’ai vécu les plus beaux jours de ma vie !
AD, (Nord)